La méthode des trois tiers — répartir son patrimoine entre trésorerie, actifs réels et actifs financiers — remonte aux années quatre-vingt, époque où le banquier suisse Henri Schlumberger en posait les principes dans ses lettres confidentielles aux familles privées européennes. Quarante ans plus tard, la méthode reste pertinente. Mais ses curseurs initiaux, conçus pour un monde de taux à 10 % et d'inflation à 4 %, méritent un sérieux ajustement à l'aune des conditions monétaires actuelles. Cette chronique propose une révision méthodique, applicable aux patrimoines français de 50 000 € à 5 millions d'euros.
Nous ne prétendons pas livrer une recette universelle. L'allocation parfaite n'existe pas. Mais une méthode robuste, régulièrement réajustée, suffit à éviter les erreurs grossières qui ruinent les patrimoines mal conçus. C'est l'ambition de cette grille révisée.
Pilier 1 : la trésorerie, redevenue rémunératrice
La trésorerie regroupe les liquidités immédiatement disponibles : comptes courants, livrets réglementés (Livret A, LDDS, LEP), comptes à terme courts, fonds euros d'assurance-vie immédiatement rachetables. Sa fonction est triple : couvrir les dépenses courantes, faire face aux imprévus, et constituer une réserve d'opportunité pour saisir les arbitrages favorables sans contrainte de timing.
Pendant la décennie 2012-2022, l'environnement de taux nuls avait justifié de comprimer cette poche à son minimum vital (3 à 6 mois de dépenses). Le retour des taux positifs change la donne. Le Livret A rémunère désormais 2,4 % nets d'impôt, le LEP 4,8 % pour les foyers éligibles, le fonds euros moyen autour de 2,8 %. À ces niveaux, la trésorerie n'est plus une charge — elle finance partiellement l'érosion inflationniste.
Calibrage recommandé : 15 à 25 % du patrimoine financier
Notre rédaction recommande une poche de trésorerie représentant entre 15 et 25 % du patrimoine financier total, selon le profil :
- 15 % pour les actifs salariés stables, à horizon long.
- 20 % pour les indépendants, professions libérales, dirigeants de PME (besoin de réserve professionnelle).
- 25 % pour les retraités (revenus fixés, capacité d'épargne nulle, besoin de coussin patrimonial).
La trésorerie n'est pas l'ennemie de la performance. Elle est l'assurance contre les mauvaises décisions prises sous contrainte.
Pilier 2 : les actifs réels, à reconsidérer avec discernement
Les actifs réels regroupent l'immobilier (résidence principale et investissement locatif), les métaux précieux, les actifs tangibles d'investissement (forêts, vignobles, art, horlogerie). Leur point commun : ils existent indépendamment du système financier, et offrent une protection naturelle contre l'inflation et la dévaluation monétaire.
L'immobilier français a longtemps dominé cette poche, par tradition et par habitude. La conjoncture actuelle invite à diversifier. Les prix immobiliers parisiens ont reflué de 8 à 12 % depuis 2022, la fiscalité des plus-values immobilières s'est alourdie (réintégration des amortissements LMNP, durcissement progressif), et les rendements locatifs nets se sont comprimés. L'immobilier reste pertinent, mais ne mérite plus d'absorber la totalité de la poche actifs réels.
Calibrage recommandé : 30 à 45 % du patrimoine financier (hors résidence principale)
La résidence principale ne doit jamais entrer dans le calcul d'allocation patrimoniale — c'est un actif de jouissance, pas d'investissement. Pour la poche d'investissement réel, notre rédaction recommande la répartition suivante :
- 15 à 25 % en immobilier locatif (direct ou via SCPI européennes pour les contribuables fortement imposés).
- 5 à 10 % en métaux précieux (lingot d'or 1 kg pour les patrimoines supérieurs à 100 000 €, Napoléons pour les budgets inférieurs).
- 5 à 10 % en actifs réels diversifiants (forêts via GFI, vignobles, art, horlogerie d'investissement) — réservé aux patrimoines supérieurs à 500 000 €.
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Pilier 3 : les actifs financiers, à diversifier intelligemment
Les actifs financiers regroupent les actions cotées, les obligations souveraines et privées, les ETF indiciels, et — pour les profils ouverts — les cryptomonnaies établies. Leur fonction est de capter la croissance économique mondiale, de générer des revenus courants, et d'amplifier la performance globale du patrimoine sur la durée.
Le calibrage de cette poche dépend essentiellement de l'horizon de placement et de la tolérance au risque. Plus l'horizon est long, plus la part en actions peut être élevée. Plus l'horizon raccourcit, plus la part en obligations et en monétaire doit progresser.
Calibrage recommandé : 30 à 50 % du patrimoine financier
Notre rédaction recommande la répartition suivante au sein de cette poche :
- 50 à 70 % en actions indicielles mondiales diversifiées (ETF MSCI World, FTSE All-World).
- 20 à 30 % en obligations souveraines et investment grade (en direct ou via ETF).
- 0 à 10 % en actions sectorielles ou géographiques spécifiques (small caps, marchés émergents, secteurs thématiques).
- 0 à 5 % en cryptomonnaies établies (Bitcoin et Ethereum, pour les profils ouverts).
La synthèse : trois profils types
Pour rendre cette grille opérationnelle, nous proposons trois profils types correspondant à trois situations patrimoniales fréquentes en France.
Profil 1 — Cadre de 45 ans, patrimoine financier 200 000 €
- Trésorerie : 15 % (30 000 €) — livrets réglementés + fonds euros immédiatement disponible.
- Actifs réels : 35 % (70 000 €) — SCPI européennes 50 000 € + or 20 000 €.
- Actifs financiers : 50 % (100 000 €) — ETF monde 70 000 € + obligations 25 000 € + Bitcoin/ETH 5 000 €.
Profil 2 — Pré-retraité de 60 ans, patrimoine financier 600 000 €
- Trésorerie : 20 % (120 000 €) — livrets + fonds euros + comptes à terme.
- Actifs réels : 40 % (240 000 €) — SCPI européennes 150 000 € + or physique 50 000 € + forêts via GFI 40 000 €.
- Actifs financiers : 40 % (240 000 €) — ETF monde 150 000 € + obligations 80 000 € + crypto 10 000 €.
Profil 3 — Retraité de 75 ans, patrimoine financier 1 200 000 €
- Trésorerie : 25 % (300 000 €) — livrets + fonds euros sécurisés + comptes à terme.
- Actifs réels : 45 % (540 000 €) — SCPI européennes 350 000 € + or physique 100 000 € + forêts/vignobles 90 000 €.
- Actifs financiers : 30 % (360 000 €) — ETF monde 200 000 € + obligations 160 000 €.
Ces grilles ne sont qu'indicatives. Chaque situation personnelle (composition familiale, fiscalité, dispositifs en cours) appelle un calibrage individualisé. Une consultation patrimoniale annuelle, payante mais indépendante, vaut largement ce qu'elle coûte.
Conclusion : la méthode au service de la discipline
La méthode des trois tiers révisée n'est pas un outil de maximisation de performance. C'est un outil de discipline. Elle protège contre les concentrations excessives (un patrimoine 90 % en immobilier, ou 80 % en actions, ou 100 % en livrets) qui ruinent les patrimoines mal conçus en période de retournement.
Sa force est dans sa rigueur de mise en œuvre, et dans le réajustement annuel des proportions. Sa faiblesse, comme toute méthode, est qu'elle ne dispense pas de réflexion individuelle. Mais elle constitue un point d'ancrage robuste, particulièrement utile dans les moments où la pression médiatique ou commerciale pousse à des arbitrages déraisonnables.
Notre rédaction reverra cette grille chaque année, en mai, à la lumière des évolutions macroéconomiques et fiscales françaises. La prochaine révision est donc programmée pour mai 2027.