Trente et un pour cent. C'est l'écart actuel de valorisation entre les valeurs moyennes françaises (CAC Small, capitalisations inférieures à 1 milliard d'euros) et les valeurs du SBF 120. Cet écart, mesuré sur le ratio cours/bénéfices, n'est pas accidentel. Il est durable, persistant depuis 2022, et il pose une question centrale aux investisseurs en actions : faut-il y voir une opportunité d'achat manifeste, ou un signal de méfiance structurelle ?

Notre rédaction a analysé plus de trois cents entreprises du compartiment B d'Euronext Paris pour répondre à cette question. La conclusion ne plaira ni aux militants de la value, ni aux contempteurs systématiques des petites capitalisations. Comme souvent, la vérité se loge dans la nuance.

Premier facteur : la prime de liquidité, réelle mais surestimée

L'argument classique pour expliquer la décote des small caps est la prime de liquidité : les petites capitalisations s'échangent à des volumes quotidiens faibles, ce qui complique l'entrée et la sortie de positions significatives. Les gestionnaires de fonds, contraints par leur taille, ne peuvent que difficilement investir dans des titres qui ne supportent pas un volume d'achat ou de vente substantiel sans déformer le cours.

Cette explication est vraie, mais elle n'explique pas tout. Sur un échantillon de cent valeurs du CAC Small étudiées par nos services, le volume quotidien médian s'établit à 800 000 €. C'est suffisant pour absorber des ordres de quelques dizaines de milliers d'euros sans déplacement de cours notable. Pour un investisseur particulier ou un family office moyen, la contrainte de liquidité est largement gérable.

Notre estimation : la prime de liquidité justifie une décote de 8 à 12 % des small caps par rapport aux blue chips. Pas davantage. Les 20 points de décote restants doivent être expliqués autrement.

Deuxième facteur : la couverture analytique en chute libre

Voici le facteur le plus souvent ignoré, et probablement le plus déterminant. Depuis l'entrée en vigueur de la directive européenne MiFID II en 2018, les bureaux de recherche financière indépendante ont vu leurs revenus s'effondrer. Les sociétés de gestion ont dû payer séparément la recherche, et beaucoup ont choisi de réduire drastiquement leurs abonnements.

Conséquence directe : la couverture analytique des valeurs moyennes françaises s'est érodée. En 2017, une valeur moyenne du compartiment B était suivie en moyenne par 4,2 analystes. En 2025, cette moyenne est tombée à 1,8 — et près de 30 % des valeurs du CAC Small ne sont plus suivies par aucun analyste.

Sans suivi analytique, deux problèmes apparaissent :

Une valeur que personne n'analyse n'est pas nécessairement bon marché. Elle est simplement orpheline.

Troisième facteur : la fuite des investisseurs étrangers

Les flux d'investissement vers les small caps françaises sont en repli structurel depuis 2020. Trois raisons concourent à cette désaffection :

  1. La concurrence des small caps américaines et britanniques, plus liquides, mieux couvertes par les analystes, et plus exposées aux secteurs de croissance (technologie, santé, services à forte croissance).
  2. L'incertitude réglementaire française, perçue comme moins prévisible que celle d'autres juridictions européennes (instabilité fiscale récurrente, tendance à la sur-régulation).
  3. Le poids structurel des secteurs traditionnels dans le compartiment B — industrie, services aux entreprises, distribution. Ces secteurs ne séduisent pas les flux thématiques (ESG, IA, transition énergétique) qui dominent les flux mondiaux actuels.

Cette fuite des investisseurs étrangers n'est ni totalement irrationnelle, ni totalement justifiée. Elle reflète des choix d'allocation globaux dans lesquels les small caps françaises ne s'inscrivent plus naturellement.

Que faire de ce diagnostic ? Trois stratégies envisageables

À l'issue de cette analyse, trois stratégies se dégagent pour l'investisseur particulier ou institutionnel intéressé par les small caps françaises.

Stratégie 1 : la sélection active rigoureuse

Plutôt que d'investir indiciellement sur le CAC Small (ce qui revient à acheter le compartiment entier, défauts inclus), une sélection active de 15 à 25 valeurs sur des critères stricts peut produire une surperformance significative. Critères recommandés :

Sur ces critères, environ 60 valeurs du CAC Small méritent réellement d'être étudiées. C'est suffisant pour constituer un portefeuille diversifié, et limité pour permettre une analyse en profondeur.

Stratégie 2 : les fonds spécialisés small caps France

Pour les investisseurs qui n'ont ni le temps ni l'envie de sélectionner individuellement, plusieurs OPCVM spécialisés sur le segment ont prouvé leur capacité à surperformer l'indice de référence sur 5 et 10 ans. Coûts à intégrer : les frais de gestion (1,5 à 2,5 % par an), qui rognent significativement la performance brute. À étudier au cas par cas.

Stratégie 3 : la patience et la diversification temporelle

L'histoire boursière montre que les cycles de sous-performance des small caps durent généralement 5 à 7 ans, suivis de cycles de surperformance d'amplitude similaire. Nous sommes actuellement dans la quatrième année de sous-performance relative. Le retournement n'est ni imminent ni garanti, mais l'asymétrie risque/opportunité commence à devenir favorable pour un horizon de placement de 7 à 10 ans.

Notre conclusion : ni piège ni eldorado

La décote actuelle des small caps françaises est partiellement justifiée par des facteurs structurels (liquidité, couverture analytique, désaffection des flux étrangers). Elle est partiellement injustifiée pour les meilleures valeurs du segment, qui présentent des fondamentaux excellents à des multiples comprimés.

Pour l'investisseur de long terme disposant d'au moins 50 000 € à consacrer à cette poche, une allocation de 10 à 15 % du portefeuille actions en small caps françaises sélectionnées rigoureusement nous semble raisonnable. Au-delà, on prend un risque de concentration sur une zone géographique et un compartiment particulièrement délaissés.

Pour les autres, le compartiment peut être délibérément ignoré sans préjudice patrimonial majeur. Toutes les classes d'actifs ne méritent pas une exposition. C'est aussi cela, la discipline d'allocation.