L'affaire tient en une prépublication scientifique de quarante pages. Le 17 juillet 2025, trois chercheurs de Marathon Fusion, une jeune entreprise de San Francisco spécialisée dans les technologies de la fusion, ont déposé sur la plateforme arXiv un texte au titre volontairement provocateur : « Scalable Chrysopoeia via (n, 2n) Reactions Driven by Deuterium-Tritium Fusion Neutrons ». La chrysopée, c'est le vieux nom de l'art de transmuter les métaux en or. Les auteurs, Adam Rutkowski, Jake Harter et Jason Parisi, affirment qu'un futur réacteur à fusion pourrait en produire en quantité industrielle, sans sacrifier sa production d'électricité.

Pour le détenteur de pièces ou de lingots, la question vient aussitôt : si l'on sait un jour fabriquer de l'or, que vaudra celui que l'on garde au coffre ? Nous avons repris l'étude, ses chiffres et ses limites, pour mesurer ce que cette annonce change réellement pour un investisseur. Réponse courte : à l'horizon qui compte pour un patrimoine, presque rien. La réponse longue mérite pourtant d'être posée, parce qu'elle oblige à se demander ce qui fait le prix du métal jaune.

Ce que propose exactement Marathon Fusion

Le principe s'appuie sur une physique connue. Un réacteur à fusion deutérium-tritium émet des neutrons très énergétiques, de 14 mégaélectronvolts. Dans la « couverture » qui entoure le plasma, ces neutrons doivent de toute façon être absorbés, notamment pour fabriquer le tritium qui alimente la machine. L'idée de l'équipe consiste à placer du mercure dans cette couverture. Un neutron rapide qui frappe un noyau de mercure 198 peut en arracher deux autres : c'est la réaction dite (n, 2n). On obtient du mercure 197, un isotope instable qui se désintègre en quelques jours en or 197, le seul isotope stable de l'or. Le même étage sert aussi de multiplicateur de neutrons, utile à la production de tritium.

Le chiffre retenu par la version révisée de l'étude, mise en ligne en août 2025, est d'environ 2 tonnes d'or par an et par gigawatt thermique, selon des simulations de neutronique. Certaines reprises de presse de l'été 2025 évoquaient jusqu'à cinq tonnes : c'est la valeur de la version corrigée qu'il faut garder en tête.

Trois précautions s'imposent avant d'aller plus loin. Il s'agit d'une prépublication, qui n'a pas été validée par un comité de lecture. Aucun réacteur de ce type n'existe. Et pas un gramme d'or n'a été produit de cette façon. À la date où nous écrivons, nous n'avons trouvé aucune annonce de démonstration expérimentale de ce procédé.

Deux tonnes contre trois mille six cents : les ordres de grandeur

Pour juger d'une menace sur l'offre, il faut la comparer au marché existant. Selon le bilan annuel 2025 du World Gold Council, les mines du monde ont extrait un record de 3 672 tonnes d'or l'an dernier, et le recyclage en a remis 1 404 tonnes sur le marché. Face à cette offre, la demande totale a atteint 5 002 tonnes, un plus haut historique.

Une centrale à fusion d'un gigawatt thermique, si elle fonctionnait comme le prévoient les simulations, ajouterait donc environ deux tonnes par an. C'est à peu près 0,05 % de la production minière de 2025. Pour égaler la seule production des mines, il faudrait de l'ordre de 1 800 gigawatts thermiques de réacteurs à fusion équipés de cette couverture au mercure. Personne aujourd'hui ne sait construire le premier.

Source d'or Volume Statut
Production minière mondiale 20253 672 tMesurée (World Gold Council)
Recyclage 20251 404 tMesuré (World Gold Council)
Fusion, procédé Marathon Fusion≈ 2 t par GW thermique et par anSimulation, aucun réacteur existant
Collisions plomb-plomb au LHC, 2015-2018≈ 29 picogrammes au totalObservé, sans usage pratique

La dernière ligne remet les choses à leur place. En mai 2025, le CERN a annoncé que l'expérience ALICE avait mis en évidence la transformation de noyaux de plomb en noyaux d'or lors de collisions au grand collisionneur de hadrons : environ 86 milliards de noyaux sur quatre ans, soit 29 picogrammes, c'est-à-dire 29 millièmes de milliardième de gramme. La transmutation est donc une réalité de laboratoire. Elle n'a jamais été une industrie.

Un calendrier qui se compte en décennies

Le vrai verrou n'est pas le mercure, c'est la fusion elle-même. Le grand projet international ITER, construit à Cadarache, a publié en juillet 2024 un calendrier révisé : début des opérations de recherche en 2034, premières expériences au mélange deutérium-tritium en 2039. ITER est une machine expérimentale, conçue pour démontrer la physique, pas pour vendre de l'électricité. Plusieurs entreprises privées affichent des objectifs plus rapides, mais aucune n'exploite encore de centrale commerciale.

Pour qu'un or « de fusion » pèse sur le marché, il faudrait donc réunir successivement des réacteurs qui fonctionnent, une filière industrielle capable d'en construire beaucoup, des couvertures au mercure validées en conditions réelles, puis des circuits d'affinage et de commercialisation. Chacune de ces étapes prend des années. Un investisseur qui raisonne à dix ou vingt ans peut considérer le sujet comme une hypothèse de long terme, à surveiller, pas comme un facteur de prix.

Ce qui fait vraiment le prix de l'or

L'annonce a surtout le mérite de rappeler une chose : l'or n'a jamais valu cher seulement parce qu'il est difficile à extraire. Son prix résulte de la rencontre de plusieurs demandes, dont la plupart n'ont rien d'industriel.

Les banques centrales

Les instituts d'émission ont acheté 863 tonnes en 2025 selon le World Gold Council, après trois années au-dessus de 1 000 tonnes. Ils ne cherchent pas un rendement : ils diversifient leurs réserves hors des grandes devises et se protègent contre le risque politique. Ce comportement dépend de la géopolitique et de la confiance dans le système monétaire, pas du coût marginal d'une once.

Les investisseurs

Les fonds indiciels adossés à l'or ont vu leurs avoirs augmenter de 801 tonnes en 2025, et la demande de lingots et de pièces a atteint 1 374 tonnes. Ces flux réagissent aux taux d'intérêt réels, au dollar, à l'inflation et à l'inquiétude générale. Ils peuvent varier de plusieurs centaines de tonnes d'une année à l'autre, soit des centaines de fois l'apport hypothétique d'une centrale à fusion.

La joaillerie et la confiance

La bijouterie reste un débouché majeur, très sensible au prix. Mais le fond de l'affaire est la confiance : l'or est accepté partout, ne dépend d'aucun émetteur et ne peut pas faire défaut. Un atome d'or 197 issu d'un réacteur serait chimiquement identique à celui d'une mine. La menace porterait donc sur la quantité disponible, pas sur la nature du métal. Or, pour l'instant, la quantité en jeu est négligeable.

On compare parfois ce dossier au diamant de synthèse, qui a bousculé le marché des pierres. La comparaison a ses limites. Le diamant de laboratoire se fabrique déjà en usine, à grande échelle. L'or de fusion suppose une technologie de production d'énergie qui n'existe pas encore.

Nous avons demandé à Bertrand Mathieu, chroniqueur des métaux précieux du Journal et dirigeant de Maison Or et Bijoux, si un or produit par fusion pourrait un jour peser sur le cours. Sa réponse écrite rejoint les ordres de grandeur :

Tout dépendrait des quantités produites et surtout du coût de fabrication.

Si nous étions capables de produire de l'or en quantité illimitée, à un coût très faible, cela aurait évidemment des conséquences sur son prix. La rareté est l'un des fondements de sa valeur.

Mais nous en sommes encore très loin. Produire de l'or par transmutation nucléaire nécessite des installations extrêmement complexes et coûteuses. Il faudrait également que les volumes fabriqués soient suffisamment importants pour influencer un marché mondial considérable.

Il ne faut pas oublier que le prix de l'or dépend aussi de nombreux facteurs : les achats des banques centrales, la situation géopolitique, l'inflation, les taux d'intérêt ou encore la confiance dans les monnaies.

À notre sens, cette technologie mérite d'être suivie, mais elle ne remet pas aujourd'hui en cause l'intérêt de détenir de l'or physique.

Propos recueillis par écrit par la rédaction en octobre 2026.

Ce que l'investisseur peut en retenir

Le Journal ne donne pas de conseil personnalisé, et la place de l'or dans un patrimoine dépend de la situation de chacun. Quelques constats généraux se dégagent néanmoins de cette affaire.

Aujourd'hui, l'or s'achète et s'estime chez des professionnels

En attendant une hypothétique alchimie industrielle, l'or que détiennent les épargnants français est un or bien réel, sous forme de pièces, de lingots ou de bijoux, et sa valeur se fixe chaque jour sur les marchés. Avant de vendre un bijou ou de compléter une position, le premier réflexe reste de faire estimer le métal par un professionnel, qui contrôle les poinçons, pèse les pièces et annonce un prix rattaché au cours du jour.

Les comptoirs et maisons spécialisées offrent ce service. Maison Or et Bijoux, par exemple, propose l'achat de lingots et de pièces d'investissement, le rachat de bijoux, de pièces, de lingots et d'argenterie, avec une estimation gratuite et sans engagement, en ligne ou dans ses boutiques. Le prix est indexé sur le cours de l'or et communiqué avant toute transaction, et le règlement d'un rachat se fait par virement ou par chèque, avec facture. Ce sont ces points qu'il convient de vérifier chez tout professionnel, quel qu'il soit : un prix annoncé avant l'opération, un mode de paiement traçable et un document écrit.

Quant à l'or de fusion, il rejoindra peut-être un jour les statistiques du World Gold Council. Ce jour-là, nous en mesurerons l'effet tonne par tonne. D'ici là, les forces qui gouvernent le cours restent les banques centrales, les flux d'investissement et la confiance, c'est-à-dire des facteurs bien terrestres.

Transparence : Maison Or et Bijoux a été fondée par Bertrand Mathieu, chroniqueur des métaux précieux du Journal. Il n'a pas rédigé cet article, mais a répondu par écrit aux questions de la rédaction ; ses propos sont cités entre guillemets. Cet article est fourni à titre informatif et ne constitue pas un conseil en investissement.