Soixante-huit mille deux cent quarante dollars. Le cours du Bitcoin au moment où ces lignes sont rédigées. À quatre cents dollars près du sommet historique d'avril 2026. Suffisamment proche pour réveiller les enthousiasmes ; suffisamment loin pour entretenir les doutes. Le clavier des analystes crypitole. Les uns annoncent les cent mille dollars avant la fin de l'année. Les autres prédisent le retour à trente mille. Nul d'entre eux, soyez-en certains, n'a la moindre certitude.

Cette chronique s'efforcera de répondre à une question simple, et qui mérite mieux qu'une réponse partisane : à ce niveau de cours, faut-il acheter du Bitcoin, en vendre, ou se tenir tranquille ? Pour y répondre, nous avons consulté trois sources : nos correspondants à Washington qui ont passé six semaines dans les couloirs de la SEC, les rapports trimestriels des principaux fonds d'investissement institutionnels, et les données on-chain publiquement disponibles depuis le bloc d'origine.

Le cycle de halving : un modèle prédictif qui faiblit à chaque itération

Pour les profanes, rappelons la mécanique. Tous les quatre ans environ, le protocole Bitcoin divise par deux la récompense versée aux mineurs qui produisent un nouveau bloc — c'est l'événement appelé halving. La conséquence directe : la quantité de nouveaux Bitcoins introduits sur le marché chaque jour est mécaniquement réduite de moitié. L'offre nouvelle se contracte. Toutes choses égales par ailleurs, le prix devrait monter.

Ce modèle a remarquablement bien fonctionné sur les trois premiers cycles. Après le halving de 2012, le Bitcoin a multiplié son cours par 80 en 12 mois. Après celui de 2016, par 30. Après celui de 2020, par 7. La progression géométrique s'estompe à chaque cycle, ce qui est arithmétiquement inévitable à mesure que la capitalisation augmente. Mais la trajectoire haussière s'est confirmée à chaque fois.

Le halving d'avril 2024 a réduit la récompense de 6,25 à 3,125 BTC par bloc. Si le quatrième cycle suit la même mécanique avec un facteur de progression encore divisé par deux, on devrait observer une multiplication par 3 à 4 du cours dans les 12 à 18 mois post-halving. Soit, à partir du point bas pré-halving (autour de 27 000 $), un sommet projeté entre 80 000 et 110 000 $. Nous y sommes.

Les modèles cycliques fonctionnent jusqu'au jour où ils ne fonctionnent plus. Personne ne sait à l'avance lequel sera le dernier.

L'adoption institutionnelle : la donnée vraiment nouvelle de ce cycle

Janvier 2024 a marqué une rupture historique : l'approbation par la SEC américaine des premiers ETF Bitcoin spot — c'est-à-dire adossés à de vrais Bitcoins détenus en garde par des trusts, et non à des contrats à terme. BlackRock, Fidelity, Bitwise et neuf autres émetteurs ont lancé des produits qui, en dix-huit mois, ont accumulé près de 90 milliards de dollars d'actifs sous gestion.

Cette donnée est sans précédent dans l'histoire des marchés financiers. Aucun nouveau produit ETF n'avait jamais atteint un tel volume aussi rapidement. À titre de comparaison, les ETF or ont mis huit ans à atteindre 100 milliards. Le Bitcoin s'en approche en moins de deux.

L'effet de ces flux est mécanique : chaque dollar entrant dans un ETF spot est un dollar qui doit acheter du Bitcoin réel, retiré du marché, immobilisé dans un trust. Or la production quotidienne de Bitcoins nouveaux, post-halving, est de 450 BTC par jour. Au cours actuel, cela représente environ 30 millions de dollars. Quand les flux entrants des ETF dépassent ce montant — ce qui s'est produit pendant 173 jours sur les 250 derniers jours ouvrés —, la pression haussière est structurelle.

Ce que nos correspondants ont appris à Washington

Trois mois passés dans l'environnement de la SEC nous ont permis d'obtenir quelques observations utiles. Premièrement, l'administration américaine — quel qu'en soit le visage politique — considère désormais le Bitcoin comme une classe d'actifs établie. Aucun signal sérieux n'indique un retour en arrière sur les autorisations d'ETF. Deuxièmement, la réflexion sur un éventuel Bitcoin Strategic Reserve fédéral, longtemps écartée, est officieusement étudiée depuis 2025. Troisièmement, et c'est sans doute le point le plus surprenant : la SEC évalue activement l'extension du cadre ETF spot à Ethereum et, à plus long terme, à un panier d'altcoins majeurs.

Pour autant, n'imaginez pas un mouvement rapide : ces processus prennent des trimestres, parfois des années. L'investisseur qui parie sur une accélération à six mois sur-interprète vraisemblablement les signaux disponibles.


La régulation MiCA : ce que l'Europe change vraiment pour les détenteurs français

Entré en vigueur en décembre 2024, le règlement européen MiCA (Markets in Crypto-Assets) constitue le cadre réglementaire le plus abouti au monde pour les cryptomonnaies. Trois mesures concernent directement les détenteurs français :

  1. Obligation d'agrément pour les plateformes — toute plateforme proposant des services crypto à des résidents européens doit obtenir un agrément PSAN délivré par une autorité nationale (l'AMF en France). À fin avril 2026, 32 acteurs sont agréés en France, contre 8 fin 2024.
  2. Protection renforcée des dépôts clients — les fonds des clients doivent être strictement séparés des fonds propres de la plateforme. Les cas type FTX, où les actifs clients ont servi à financer les pertes opérationnelles, deviennent juridiquement impossibles dans le cadre MiCA.
  3. Transparence imposée sur les stablecoins — les émetteurs de stablecoins (USDT, USDC, etc.) doivent désormais publier mensuellement le détail de leurs réserves, vérifié par un cabinet d'audit externe.

Pour l'épargnant français, ces mesures se traduisent par une sécurité juridique inédite — au prix d'une concentration progressive du secteur autour de quelques acteurs solides. Les petits exchanges non agréés disparaîtront du marché européen dans les dix-huit prochains mois. Si vous détenez des actifs sur une plateforme non agréée PSAN, c'est le moment d'envisager une migration.

Les trois scénarios pour les 18 prochains mois

Nos économistes ont modélisé trois trajectoires, en fonction des flux ETF, du contexte macroéconomique et de la trajectoire de la Réserve fédérale américaine.

Scénario haussier (probabilité estimée : 35 %)

La Réserve fédérale poursuit son cycle d'assouplissement, les flux ETF se maintiennent au-dessus de la production quotidienne, et un événement géopolitique majeur (sanctions contre une monnaie de réserve, dévaluation du yuan, etc.) précipite une demande exceptionnelle en actifs non souverains. Le Bitcoin atteint 120 000 à 150 000 $ dans les 12 mois. Forte volatilité intermédiaire à anticiper.

Scénario médian (probabilité estimée : 45 %)

Consolidation latérale entre 55 000 et 80 000 $ pendant 6 à 9 mois, le temps d'absorber les prises de bénéfices des détenteurs de long terme. Reprise haussière modérée à partir du printemps 2027. Sommet de cycle entre 90 000 et 110 000 $ vers la fin 2027.

Scénario baissier (probabilité estimée : 20 %)

Retrait massif d'un grand émetteur d'ETF, scandale réglementaire majeur, ou récession américaine inattendue. Le Bitcoin retombe entre 30 000 et 45 000 $ dans les 6 à 9 mois. Capitulation des derniers entrants. Reconstruction lente sur 18 à 24 mois.


Notre verdict, dans la prudence accoutumée de cette rédaction

À ces niveaux de cours, nous estimons que le Bitcoin ne constitue ni une affaire flagrante, ni un sommet manifestement précédant un effondrement. Il constitue un actif établi, dont la trajectoire dépendra plus de variables macroéconomiques exogènes (politique monétaire américaine, géopolitique, adoption institutionnelle) que de ses fondamentaux internes désormais bien connus.

Pour les épargnants qui n'ont aucune exposition crypto et qui s'y intéressent, nous recommandons une allocation cible de 1 à 5 % du patrimoine financier total, constituée progressivement par versements programmés mensuels sur 12 à 18 mois. Ce protocole, dit dollar cost averaging, neutralise statistiquement le risque de timing — qu'il s'agisse d'acheter au sommet ou au creux.

Pour les détenteurs déjà fortement exposés (au-delà de 10 % du patrimoine), il pourrait être judicieux de réaliser une prise de bénéfices partielle (10 à 30 % de la position) à proximité des sommets précédents, pour reconstituer une trésorerie disponible en cas de correction. La discipline patrimoniale exige parfois de désobéir à ses convictions.

Pour les sceptiques absolus qui considèrent encore le Bitcoin comme une tulipe numérique : nous comprenons votre prudence, mais nous vous invitons à mettre cette opinion à l'épreuve des données plutôt que de la dogmatique. Treize années de cours, trois cycles complets, et désormais quinze ETF spot américains gérant 90 milliards d'actifs : à un moment, la réalité s'impose contre la théorie.

La prochaine chronique consacrée à cette classe d'actifs reviendra sur Ethereum, dont la dynamique propre — adoption DeFi, accord de Pectra, perspectives d'ETF spot — mérite une analyse séparée.